Renault Colorale (1950-1957)

               Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la gamme de Renault se limite à la 4CV, lancée en 1946, une Juvaquatre qui ouvre la gamme utilitaire suivie des 1000Kg. Mais une partie de l’équipe dirigeante cherche à élargir la gamme notamment avec un utilitaire à destination d’une clientèle rurale : la Colorale… 

             Une fois la guerre terminée, le constructeur Renault fraîchement nationalisé participe pleinement à la reconstruction, notamment en remettant la France sur roue avec la populaire 4CV lancée en 1946. Cette dernière est un véritable succès et accapare une grande partie des forces vives des usines Renault pour répondre à la demande. A côté, Renault a relancé une gamme d’utilitaires avec la Juvaquatre, les 1000-1500kg et quelques poids-lourds qui permettent de répondre à la demande des professionnels. Dès lors, la Régie Renault doit-elle encore élargir sa gamme ? A la direction de Renault, il y a dissension : le Président Pierre Lefaucheux y est favorable mais son vice-Président, Pierre Dreyfus, y est opposé. Pour ce dernier, il ne faut pas que l’entreprise raisonne comme dans les années 1930, le marché a évolué et la principale cible est désormais la voiture populaire.

                  La vision de Lefaucheux l’emporte, d’autant que l’Etat abandonne le plan Pons qui limitait les constructeurs. Renault lance l’étude d’une berline pour compléter la gamme par le haut, la future Frégate. Puis le service commercial de Renault alerte la direction : la 4CV et la future Frégate ne pourront répondre à la demande d’une clientèle rurale qui cherche une voiture habitable et robuste. Cette clientèle avait pu être conquise avec les Primaquatre ou Vivaquatre, notamment avec leurs versions utilitaires, pourrait être demain abandonnée. Si la gamme Renault en reste là, cette clientèle partira à la concurrence. D’autant qu’il y a un créneau inoccupé dans la gamme utilitaire entre la Juvaquatre et le 1000kg, laissant le champ libre à un véhicule qui pourrait aller chercher, en outre, le marché des taxis et offrir une alternative aux véhicules américains dans les colonies. Et puis le service commercial avait déjà fait son étude, un tel véhicule aurait sa clientèle. Il en fallait pas moins pour que Pierre Lefaucheux autorise l’étude d’une telle voiture.

              Pour concevoir ce véhicule, Renault s’inspire de ce qu’il se passe outre-Atlantique avec les « Station-Wagon », des véhicules destinés aux campagnes sous la forme d’utilitaires spacieux, aux formes lourdes et aux solutions techniques éprouvées. Mais l’équipe d’études ne dispose que d’un faible budget, elle reçoit l’ordre de reprendre des solutions techniques déjà éprouvées. Simplicité et polyvalence sont donc les maitres mots. Les ingénieurs s’inspirent du châssis du fourgon 1000kg, porté par deux essieux rigides capables de supporter une charge utile de 800kg. Pour la mécanique, le bureau d’études jette son dévolu sur le  « 85 Latéral» , un quatre cylindres en ligne de 2.383cm3 à soupapes latérales apparu en 1936 sur la Primaquatre, modifié pour atteindre, dans sa dernière évolution, 48Cv. C’est juste mais il faut faire avec, d’autant que ce moteur équipe déjà le fourgon 1000kg et le camion 2500kg…

                Pour la carrosserie, le dessin est guidé avant tout par la vocation utilitaire du véhicule, les premières esquisses sont rapidement validées. Si initialement on envisage une carrosserie de type canadienne, on écarte cette solution en cours de route pour aller vers le tout-acier. La vocation coloniale l’emporte, le bois est trop sensible à l’humidité, à la chaleur ou aux insectes. La solution du tout-acier permet également de réaliser plus facilement des déclinaisons pour construire une gamme dont rêve le service commercial : break, voiture coloniale, fourgon, pick-up… De quoi ratisser large du côté des professionnels. Comme seule originalité, toujours à la demande du service commercial, on donne à la face avant les traits de la 4CV pour construire une identité de marque. Enfin, la direction de la Régie ne souhaite pas que la future voiture entrave l’expansion de la 4CV, Renault fait donc appel à Chausson – qui intervenait dans la conception de la voiture – pour sous-traiter l’assemblage des caisses, qui sont envoyées par la suite sur l’Ile Seguin pour y recevoir peinture, mécanique et intérieur.

                    En 1950, tout est prêt pour présenter la voiture, on opte pour le nom Colorale, une contraction de Colonie et Rural, les deux marchés principaux visés par la voiture. En mai 1950, Renault convie la presse pour une présentation de la voiture en avant-première dans le Parc de Bagatelle, le grand public doit attendre octobre 1950 et l’ouverture des portes du salon de l’automobile de Paris pour l’approcher. La Colorale est une gamme composée de deux familles, d’une part les « familiales » type R2090 composée des Prairie, Savane et Taxi, d’autre part les utilitaires type R2091 avec une fourgonnette tôlée, un pick-up et un châssis-cabine.

          La Prairie est la première version de la Colorale, elle allie les vocations utilitaires et familiale. Familiale car elle est un break capable d’accueillir jusqu’à sept personnes : trois sur la banquette avant, trois sur la banquette arrière et une personne sur un siège amovible situé dans le coffre et perpendiculairement au sens de la marche. Utilitaire car une fois la banquette retirée, la Prairie offre un beau volume de chargement et 800kg de charge utile. La Renault Prairie peut paraitre rustique sur bien des points, elle en est pas moins équipée d’un levier de vitesses au volant et de quatre glaces descendantes comme seuls éléments de confort. On note les portes antagonistes et l’arrière équipé d’un double hayon. La Colorale vise une clientèle rurale , voire des commerçants à la recherche d’un véhicule de travail la semaine capable de se transformer en voiture de famille le week-end. Reste deux points capables de refroidir la clientèle : un prix élevé (599.000 francs) et une consommation annoncée à 12 litres aux 100km (facilement deux litres de plus en réalité…). C’est donc auprès d’une clientèle bourgeoise que s’adresse cette voiture, limitant ses possibilités commerciales.

             La Savane s’adresse principalement aux Colonies, cette version se caractérise par ses trois portes, ses flancs arrières toilés, sa teinte jaune sable à pavillon blanc et son imposant monogramme « Renault » sur le hayon. En outre, le pare-brise s’ouvre pour aérer plus facilement l’habitacle. Le reste est en tout point identique à la Prairie, la Savane peut s’utiliser comme voiture familiale ou voiture utilitaire.

                   La version Taxi est elle aussi dérivée de la Prairie, à l’avant, la banquette est remplacée par un simple fauteuil conducteur, l’espace normalement réservé au passager est libérer pour en faire un espace de chargement de bagages. La banquette arrière est très reculée dans l’habitacle pour permettre d’installer des strapontins en cas de besoin. La finition est améliorée, les banquettes sont recouvertes de velours et un toit ouvrant est disponible pour offrir aux passagers une vue panoramique et la carrosserie se pare d’une teinte bicolore. Sans le dire, Renault visait le marché des taxis parisiens dont certaines grandes compagnies roulaient alors en Renault des années 1930.

               Du  côté des utilitaires, le marché français dispose de la version Pick-up, une version rare en Métropole puisque seul Delahaye et son 171 est présent sur le segment. Le Pick-up semble puiser ses inspirations du côté des Etats-Unis, il reçoit le même traitement que la Savane avec sa teinte sable sauf le pavillon peint en blanc, et pare-brise ouvrant. La fourgonnette tôlée est une version à deux portes et hayon d’une charge utile de 800kg, elle reçoit la même finition que la Prairie, jusqu’aux enjoliveurs de roues, ce qui est plutôt rare – et incongru – pour un utilitaire. Enfin, pour les professionnels ayant besoin d’une carrosserie spécifique, Renault proposait un châssis-cabine à faire habiller auprès du carrossier de son choix.

                Avec un tel programme, Renault fondait de grandes ambitions dans la gamme Colorale, la Régie vise une production de 150 exemplaires par jour à minima pour atteindre le seuil de rentabilité. L’accueil de la Colorale est plutôt bon, le réseau de distribution est enchanté par cette nouvelle venue qui vient compléter la gamme. La presse, faute de véritable nouveauté au salon 1950, met en avant le modèle et le public est présent au rendez-vous. Pour autant, le carnet de commandes ne décolle pas et fin 1951, on ne compte que 11.504 Colorale produites, soit un tiers des prévisions… Pour une nouveauté, on peut d’ores et déjà parler d’échec. Dans le détail, Renault écoule 6.209 Prairie, 2.007 Fourgonnettes, 1.025 pick-up, 1.014 Savane et 435 taxis.  Hélas pour Renault, le cœur de cible de la Colorale est atteint, démontrant que le marché n’était pas aussi important que prévu. Et la voiture se trouve finalement en concurrence avec la version commerciale de la Peugeot 203 installée sur le marché depuis 1949. Cette dernière, bien que plus petite, est souvent préférée par la clientèle car plus sobre à l’usage et plus maniable… Sans oublier un prix nettement inférieur. Et finalement, le volume de la 203 Commerciale est déjà bien suffisant pour nombre de clients.

             Avec le constat posé, Renault n’a finalement que deux options : arrêter la Colorale ou continuer et essayer de sauver les meubles autant que possible. Stopper le programme est impensable, ce serait un aveu d’échec, il faudrait rompre le contrat avec Chausson et payer d’importantes pénalités, et après tout, la Colorale réussit à atteindre la clientèle visée. Mais laisser vivre la Colorale nécessite d’augmenter les prix pour trouver un nouveau point d’équilibre. La hausse reste modérée pour ne pas faire fuir la clientèle. Pour compenser, Renault diversifie la gamme Colorale avec des niveaux de finition sur la Prairie et la Savane : Les Prairie et Savane deviennent Prairie ou Savane Luxe, et une version dépouillée est rajoutée pour offrir un prix d’attaque (et faire paraitre la hausse des prix plus contenue qu’elle ne l’est à modèle de finition équivalent).

              En Juin 1952, la gamme est complétée par une version quatre roues motrices qui reçoit le type mine R2092. Il s’agit d’une version préparée par Herwaythorn, l’un des spécialistes français des conversions 4×4 qui avait présenté le modèle sur son stand au salon de Paris 1951. De bonne facture, Renault l’intègre à sa gamme et la propose sur la Prairie, Savane et Pick-up. Cette transformation amène un surpoids de 250kg, ce qui entraine une diminution de la charge utile à 750kg, et 500kg en tout-terrain. En contrepartie, la puissance du « 85 Latéral » passe de 48Ch à 52Ch sur la R2092.

               Au salon de Paris 1952, la Régie Renault met un terme à la carrière du moteur « 85 latéral », celui qui était utilisé sur les camions 1.000, 1.400 kg et 2,5 tonnes, ainsi que sur la gamme Colorale, est remplacé par le « 85 culbuté » de la nouvelle Renault Frégate. Ce quatre cylindres de 1.997cm3 offre 58Ch, soit dix chevaux de plus  que l’ancien moteur. Il est aussi plus léger et plus sobre que le « 85 Latéral ». Les montés en régime sont plus rapides, les reprises plus vives, la Colorale peut désormais espérer atteindre les 110km/h. A cette occasion, la Colorale passe au type R2093 pour les deux roues motrices et R2094 pour la version tout-terrains. Si Renault fonde de nouvelles attentes avec cette nouvelle mécanique, la clientèle reste indifférente et la carrière de la gamme Colorale n’est pas chamboulée.

                 En 1954, Renault ne peut que constater que les chiffres de ventes sont toujours au plus bas.  Pierre Lefaucheux se résout à annoncer la fin programmée de la Colorale d’ici à vingt-quatre mois. Dès lors, il ne faut plus s’attendre à des évolutions marquantes, tout au mieux des ajustements. Pour autant, cette année 1954 voit apparaitre un nouveau Pick-up dont la caisse est simplifiée au maximum, principalement pour les marchés coloniaux. On voit également apparaitre un plateau-bâché dont l’objectif est de proposer une alternative à la Peugeot 203 Camionnette Bachée, sa carrosserie est dépouillée au maximum avec l’absence d’enjoliveurs ou de toute baguette chromée, y compris sur la calandre. Au salon de Paris 1954, Renault réorganise la gamme de la Prairie avec une version « Service » en entrée de gamme, la version « Luxe » demeure et une version « Union Française » équipée d’un filtre à air à bain d’huile et d’une monte  de pneu plus large se destine aux Colonies. Aussi, les ventes de la version 4×4 étant marginales, la production est désormais sous-traitée à Herwaythorn.

                 Dès lors, il n’y aura aucune autre modification importante, on peut tout juste citer l’anecdotique R2095, qui est en fait une version Savane équipée de double commandes destinée à l’armée néerlandaise. Le 11 février 1955, Pierre Lefaucheux décède lors d’un accident de la route. Pierre Dreyfus lui succède, lui qui était contre l’industrialisation de la Colorale acte sa fin le 13 février 1956. Ce jour-là, la 38.850ème et dernière Colorale sort de l’usine de l’Ile Seguin. La voiture reste au catalogue de la Régie jusque début 1957 pour écouler les stocks.

Renault Prairie "Alimentation"

                 La Colorale est un important échec pour la Régie, cette voiture a fait perdre de l’argent au constructeur de Billancourt, ce qui explique sa brève carrière de six ans. Le marché de l’utilitaire se portait pourtant bien en France, la Juvaquatre et ses 300 à 500kg de charge utile connaissait un certain succès lors de la carrière de la Colorale. Mais le marché visé par la Colorale, 800kg de charge utile, était finalement trop restreint. La voiture avait aussi des points noirs : moteur peu puissant, boite de vitesses difficile à manier, consommation et prix élevés… Et puis il y a une concurrence qui s’et fait plus rude, aux Peugeot 203 Utilitaires se sont rajouté les Simca Aronde Commerciales dès 1952 puis les Citroën Traction 11 Commerciales dès 1954, moins chère et plus maniables qu’une Colorale.

              Cet échec commercial a toutefois un effet bénéfique, démontrer qu’un constructeur de masse n’a pas d’intérêt à couvrir un marché de niche. Dès lors, Renault se concentre sur les petites voitures (Dauphine, 4L … ). Quant aux Colorale, beaucoup connaîtront une seconde vie, leur revente étant difficile, les modèles connaissent une forte décote sur le marché de l’occasion et dès lors, ce modèle intéresse les garagistes, qui en font des dépanneuses, le plus souvent artisanales, qui rôderons sur les routes de nombreuses années durant.

Sources
Renault, les cahiers histoire et passion : Colorale

3 réflexions sur « Renault Colorale (1950-1957) »

    1. Pourtant la colonisation a fait du bien à tous ces pays. C’est une honte de renier aujourd’hui sous l’excuse du racisme !!!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *