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Voisin C14 – 1928

 

« Automobile Voisin » n’évoque par grand-chose à nombres de passionnés de voitures anciennes, et pourtant, cette marque fut connue dans son temps par la qualité de ses produits, leur luxe, mais surtout, et avant tout, par leur excentricité. Il faut dire que l’automobile était à cette époque un produit de luxe et il fallait se démarquer des autres pour avoir une place sur le marché. La Voisin C14 commence à porter les traits si typiques des voitures de cette marque, puisque si les premières créations de Voisin étaient plutôt dans la norme, autant les Voisin de la fin des années 1920 porteront des lignes particulières qui permettront de les distinguer entre mille, et contribueront à installer l’image de la marque.

Mais voilà, Voisin ne produira des voitures qu’entre 1919 et 1939, l’entreprise ayant fait faillite plusieurs fois au cours de son existence. La seconde guerre mondiale lui sera fatale comme à beaucoup d‘autres constructeurs d‘automobiles de luxe, mais la marque Voisin voyait son sort être compromis dès 1938. Ne représentant qu’une faible part du marché, les automobiles Voisin tomberont rapidement dans l’oublis, seuls quelques rares passionnés s’intéressent encore à cette marque atypique dont les qualités égalaient celles de nombres de voitures de luxe d’antan. Zoom sur la Voisin C14 …

 

L’histoire de l’entreprise Voisin est assez tourmentée et révèle les ambitions et le talent d’industriel de son créateur, Gabriel Voisin. Ce dernier naît en 1880 à Belleville, ancienne ville devenue quartier parisien de nos jours, fils d’une famille d’industriels dans la Fonderie, il oriente ses études pour devenir ingénieur, suit l‘enseignement des « beaux-arts de Lyon » et est engagé en 1903 comme dessinateur dans une entreprise qui souhaitait développer un avion, une industrie toute naissante d’alors, et qui semblait prometteuse. Il se fait remarquer dans ce secteur d’activité avec un planeur qu’il transformera et fera décoller depuis la Seine en 1905. Après ce coup d’éclat, Gabriel Voisin s’associe avec son frère pour se mettre à son compte et fonde l’entreprise « Voisin Frères », laquelle qui se distingue dès 1908 en étant l’une des premières à produire industriellement des avions. C’est surtout avec la première guerre mondiale que la réussite commerciale vient pour Voisin, puisque développant des avions innovants pour les besoins de l’armée, il empoche contrat sur contrat et construit plusieurs milliers d’exemplaires durant la Grande Guerre.

En 1918, quand commence à se profiler la fin de la guerre, Gabriel Voisin sait très bien que l’arrêt du conflit mettra un terme aux commandes d’avions, et que ce n’est pas le secteur civil qui remplacera les commandes de l’armée. Disposant d’un appareil de production ayant une grande force d’action, il sait qu’il devra se reconvertir, et l’un des secteurs prometteurs de l’après-guerre semblait être l’automobile, domaine qui ne demandait qu’à se démocratiser. Mais voilà, le marché automobile est déjà occupé par plusieurs dizaines, pour ne pas dire centaines de constructeurs, dont quelques uns se détachaient des autres en ayant des productions qui, avant-guerre, dépassaient le millier d’exemplaires par an. N’ayant aucune connaissance de l’automobile, Voisin va s’associer avec un autre constructeur d’avions qui souhaite lui aussi se reconvertir, Morane, et un troisième constructeur vient compléter ce projet, André Citroën. Ensemble, ils rachètent un projet d’automobile de luxe rejeté par Panhard et Levassor qui, rapidement, tourne court : Morane, peu convaincu décide de rester dans l’aviation, et Citroën est en désaccord avec le projet car il souhaite une voiture bon marché et produite à la chaîne, finit par claquer la porte.

Gabriel Voisin de son côté est toujours convaincu par cette idée et va la porter malgré les défections. Ainsi, il reprend ce programme à son nom et le développe. En sortira début 1919 la Voisin M1, équipée d’un moteur sans soupape Knight dont la licence avait été achetée aux Etats Unis. L’aventure automobile démarre ici pour ce pionnier de l’aviation, dont il n’aura de cesse de transposer des concepts venant des airs pour les adapter à ses voitures. Rapidement, la M1 évolue et se transforme en C1, laquelle deviendra la voiture à la mode du début des années 1920, la Présidence de la République française en en achètera une, tout comme de nombreuses monarchies Européennes pour véhiculer leur roi.

A côté de ces voitures de luxe, Voisin démocratise sa production pour assurer certains volumes à ses usines avec des voitures plus petites, mais toujours luxueuses, car entrant dans les catégorie des 7 et 9 Cv fiscaux. Voisin investi sur le créneau des 14CV fiscaux à partir de 1926 avec le modèle C11, lequel sera le plus grand succès de la marque avec plus de 2.200 exemplaires produits, et une première, adoptera un moteur six cylindres en ligne ! Véritable « cash-machine », la C11 se doit d’évoluer pour rester toujours attractive, et se trouve être remplacée en 1929 par la C14.

 

Chez Voisin, on ne change pas une bonne recette quand celle-ci fait succès. C’est ainsi que beaucoup de nouveaux modèles reprennent énormément aux versions précédentes, aussi bien du châssis que du moteur, si bien que parfois, les « nouveaux modèles » ne se trouvent être en réalité qu’une évolution du modèle précédent. La C11 n’échappe pas à la règle, et pour cause, elle assure une grande part des ventes de la marque et donc de ses revenus. Ainsi, quand la C11 se mue en C14 en 1929, les quelques changements apportés se retrouvent sur le moteur, qui fera passer la voiture de la catégorie des 14Cv à celle des 13Cv, mais aussi sur la partie arrière du châssis qui se trouve légèrement modifiée. La C14 conserve ainsi les qualités de la C11, mais aussi les éléments spécifiques qui font d’une Voisin une Voisin, comme ses coffres latéraux prenant place derrière les ailes avant, de son phare arrière déporté, son intérieur « Art-Déco », ou encore ses carrosseries atypiques.

En effet, Voisin était d’antan connu pour proposer à sa clientèle des carrosseries atypiques, comme la célèbre ligne « Chartreuse », nommée plus communément « Lumineuse » qui se démarque par sa grande surface vitrée et ses lignes très tendues. Le client qui n’aimait pas ces carrosseries pouvait commander un châssis-nu et le faire habiller chez un carrossier de son choix, tel ne fut pas le cas de cette C14, qui porte fièrement sa carrosserie usine. Au passage, sur cette ligne « Lumineuse », Voisin proposait plusieurs variantes, dont un Coach (Charteorum), une Découvrable (Duc), un Coupé (Chartapola), une berline (Chartam) et une berline allongée nommée Chartrain. Pour cet article, c’est cette dernière version, à savoir la Chartrain que nous avons, reconnaissable à ses larges portières. A noter que les carrosseries Voisin étaient réalisées en aluminium, un matériau à la fois solide, résistant et léger, encore un apport de l’aéronautique que Voisin a transposé à l’automobile avec succès.

D’ailleurs, plus que la recherche de l’efficacité, Gabriel Voisin s’attachait à transposer de manière pratique des éléments artistiques, tel est le cas des coffres latéraux qui donnent à la voiture son aspect si particulier. Même dans le détail, les poignées de portes montrent une réelle volonté de recherche artistique, comme le sont les éléments présents à l’extérieur de la voiture. Exempte d’aspect pratique, la mascotte géante sur le radiateur est à elle seule une pièce d’art, représentant un oiseau rappelant que les premières œuvres de Voisin était consacrées à l’aéronautique.

Ce travail artistique se retrouve également à l’intérieur de la voiture, où l’intégralité des tissus reprennent un motif « art-déco » très en vogue en ce temps, un dessin effectué par l’artiste Paul Poiret. Enfin, un important travail d’esthétisme a été apporté sur le moteur lui-même dont la volonté de Gabriel Voisin étant de rendre les surfaces les plus planes possible. Le résultat est réussi avec un moteur aux surfaces complètement lisses, lui conférant un statut de pièce d’art industriel, voire d’art tout court.

La Voisin C14 continuera sa carrière ainsi jusqu’en 1932, quelques modifications lui seront apportées en 1930, comme la forme des ailes avant qui sera légèrement revue, et côté mécanique avec l’adoption d’un relais électromagnétique Cotal permettant de faciliter les changements de rapport. Au final, lors de l’arrêt de production de ce modèle, c’est 1.795 C14 qui furent construites, des chiffres moins élevés que ceux de la C11 (rappelons qu’en 1929, la crise financière apparaît et nombre de fortunes sont défaites par l’éclatement de la bulle boursière), mais la C14 figure néanmoins parmi les Voisin les plus produites.

La Voisin C14 est sans doute une synthèse du savoir-faire de Voisin, sans tomber dans l’exubérance des C25/C27 au niveau de la ligne. Elle peut donc légitimement figurer parmi les voitures les plus originales du monde automobile de par sa carrosserie ou son intérieur, mais également par sa motorisation qui ne peut que fasciner les mordus de technique.

En effet, la Voisin C14 se dote d’un moteur six cylindres en ligne, affichant une cylindrée de 2,4 litres, mais qui a la particularité d’être sans soupape, un système breveté par Knight dont Gabriel Voisin avait acquis les droits au lendemain de le la première guerre mondiale. Ce moteur sans soupape dispose de divers avantages, dont le premier est sans doute la réduction des vibrations ce qui accroit le confort de ses occupants, et va de pair avec le peu de bruit qu’émet ce genre de motorisation. Autre avantage, et non des moindres, cette architecture facilite la distribution, ce qui favorise les transferts internes de gaz. En tant qu’ingénieur, Gabriel Voisin améliorera sans cesse ce moteur, notamment les rapports volumétriques, ou sur les chemises coulissantes, améliorations qu’il apportera alors même après que ces principaux concurrents se retirent de la fabrication de moteurs sans soupape dont le coût de la production était élevé.

Ce moteur de 2.326cm3 développe aux environs de 60Cv, il est accolé à une boite à trois rapports, laquelle dispose du célèbre « doubleur de rapport » typique de la marque, qui permet de dédoubler la boite de vitesses, proposant deux gammes d’étalement des rapports, courte ou longue. Le choix entre ces deux gammes se fait à l’aide d’un sélecteur situé sur la colonne de direction. A noter que l’alimentation en essence passe par un carburateur Zenith et, logiquement à cette époque, la puissance est transmises aux roues arrières. Au final, la C14 revendique une vitesse de pointe à 115km/h, un chiffre honorable en toute fin des années 1920.

Sur le plan technique, la C14 s’équipe d’éléments encore rares à son époque, comme un servofrein à dépression ou encore un boîtier de direction à vis sans fin. La Voisin C14 paraissait ainsi bien dans son temps et se démarquait de ses rivales par des solutions inédites ou peu communes, ce qui en faisait une voiture atypique, à défaut d’être en avance sur son temps.

Pour cet article, la Voisin C14 que nous avons date de 1928. Elle porte le numéro de série 27.536, et est par conséquent l’une des premières C14 produites. Comme beaucoup de voitures de ce standing, son origine est connue, puisque cette voiture en est à son quatrième propriétaire. L’histoire de cette voiture commence en 1928, commandée par un carrossier de la ville d’Avignon et livrée quelques mois après, celui-ci en profite quelques années avant de la céder au cours des années 1930. C’est alors le maire de la ville d’Avignon qui s’en porte acquéreur. Et la fonction de ce nouveau propriétaire n’est sans doute pas anodine dans la survie de la voiture, puisque durant la seconde guerre mondiale, étant maire, il avait légitimement le droit de posséder une voiture, et d’obtenir des bons de carburants. Aujourd’hui, la voiture dispose toujours de son « lot de guerre », avec l’autorisation de conduire du maire, et le carnet de rationnement de la voiture pour le ravitaillement d‘essence.

Mais revenons à l’histoire de cette voiture. Après guerre, celle-ci est revendue suite à divers problèmes mécaniques et la difficulté de l’entretenir. Ce nouveau propriétaire va alors entreprendre quelques réparations, repeindre la voiture, qui grise à l’origine, paraissait un peu fade, et lui donne un bordeaux avec un trait de noir pour les ailes. Ce propriétaire bichonne cette Voisin C14, et ne la fait que peu rouler. Néanmoins, elle fut gardée jusqu’au début des années 2000, puisque ses actuels propriétaires l’ont achetée en 2001. Grands passionnés des automobiles Voisin, leur voiture est très bien entretenue et roule régulièrement de rassemblement en rassemblement, ils n’hésitent d’ailleurs pas à faire plusieurs centaines de kilomètres par la route pour se rendre à diverses concentrations du sud ouest de la France.

Aujourd’hui, cette Voisin C14 se présente dans son jus et n’a jamais été retouchée esthétiquement depuis qu’elle a été repeinte dans les années 1950, peinture qui a été superbement réalisée et qui présente plus d’un demi siècle après une superbe patine. C’est sans doute comme cela que l’on préfère les voitures anciennes ! Sinon, pour le reste, il n’y a rien à redire, la carrosserie est impeccable, juste une petite bosse à noter sur la porte passager, ou encore une petite soudure sous le pare-brise qui date des années 1950, mais que le propriétaire se refuse de corriger, préférant que sa voiture garde son aspect d’époque ! Quant à l’intérieur, là non plus il n’y a rien à redire, puisque les tissus sont d‘origine, et ne sont que peu usés, on peut noter par endroit une légère décoloration, ou quelques petits accrocs là où ont certainement frottés quelques boutons et autres. Mais l’état, comparé à l’âge de l’intérieur, est plus que remarquable et démontre la qualité des matériaux utilisés par Gabriel Voisin sur ses autos.

Les +

_ Voiture rare et atypique
_ Le luxe à la française
_ Un club de la marque très actif

Les -

_ Véhicule très rare et côte élevée
_ Rares sont les pièces de rechange
_ Mécanique pointilleuse

L’Avis d’Alex

La Voisin C14, comme beaucoup de modèles de cette marque, se trouve à mi-chemin entre l’automobile et l’œuvre d’art, disons qu’il s’agit d’une œuvre d’art qui roule ! L’audace, la radicalité de la ligne des carrosseries Voisin, couplées au modernisme de son intérieur ne peuvent laisser indifférent, au pire, certains trouveront les lignes de cette voiture « dérangeantes », tandis que d’autres tomberont sous le charme du dessin Voisin. Mais tous s’accordent pour dire que la C14 dispose d’une grande qualité de fabrication et qu’un important soin est apporté aux détails. Reste une dernière question, celle du prix, et malheureusement, la rareté et l’image de la marque Voisin sont telles que les voitures ainsi badgées sont hors de la portée des bourses de grands nombres de passionnés, d’autant plus que la plupart des véhicules Voisin survivants sont bien répertoriés et s’échangent qu’entre passionnés, ou parfois lors de ventes aux enchères, où les modèles atteignent plusieurs centaines de milliers d’euro…

 Mes vifs remerciement au propriétaire de cette Voisin C14 pour son accessibilité sur les rassemblements et pour les nombreuses informations concédées sur son auto. Que la passion continue de l’animer au volant de sa superbe C14 ! 

4 réflexions au sujet de « Voisin C14 – 1928 »

  1. Bonjour Alex. C’est vrai que l’on parle peu des Voisin, même dans la presse spécialisée. C’étaient des voitures originales( surtout Aérodyne, Aérosport). Ce qui est dommage sur le modèle C14 de ce reportage, ce sont les 2 énormes coffres sur les marchepieds. Gabriel VOISIN était un personnage original, anticonformiste et « fort en gueule ». Jean-Albert GREGOIRE dans 50 ans d’automobile tome 1 et surtout Roger BRIOULT dans les 2 tomes sur le bureau d’études CITROËN font souvent référence à cet homme. L’ingénieur André LEFEBVRE, avant de travailler au bureau d’études CITROËN, avait travaillé chez VOISIN; vu l’originalité des conceptions et des caractères de ces 2 hommes, ils devaient bien s’entendre. LEFEBVRE avait fait un bref passage chez Louis RENAULT avant d’être embauché par André CITROËN; C’est sûr que là, cela ne devait pas être la même ambiance d’innovation et de « folie douce ». L’allusion à Roger BRIOULT me fait penser que c’est peut-être dans ses ouvrages que j’ai lu l’anecdote des rotules de SIMCA 5 et 6.

    1. Lorsque j’avais 17/18 ans j’ai u le privilège d’entretenir 2 Avions-Voisin au garage de l’Étoile rue des Capucins à Reims-Marne(1) appartenais à un marchand de vins l’autre à un constructeur de charpentes métalliques – à retenir que lors des vidanges qui étaient à faire tout les 2500 kms (29 à 25) était nécessaire car l’huile moteur était la même pour la boite.
      Le moteur était sans soupapes des chemises remplaçaient les soupapes il fallait décalaminer avec soins (très fragile) les chemises pouvaient éclatées.
      La carrosserie me plaisait panneaux aluminium rivetés -c’est une voiture qui ma tapée dans l’OEIL.
      Que de bons souvenirs car je vais avoir (83ans).
      copitet@hotmail.fr

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